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  • Anna Kerviel

LE MARCHÉ FLORISSANT DE L'ART MODERNE VIETNAMIEN

Le Pho, Mai Thu, Nguyen Nam Son, Vu Cao Dam… Des noms qui, il y a encore quelques années, étaient peu familiers du grand public, figurent désormais de plus en plus sur les cartels des oeuvres présentées dans les maisons de vente aux enchères françaises.

Toute une école d’artistes vietnamiens ayant éclos dans la première moitié du XIXème siècle, et dont les œuvres émerveillent notamment par leur finesse et leur singularité, touche un nombre croissant d’amateurs, avides de renouvellement dans les formes picturales pour certains, défenseurs d’une volonté de retour aux sources pour d’autres.



Grâce à l’arrivée de collectionneurs asiatiques dans les salles de vente, et notamment celles françaises, des catégories artistiques qui étaient autrefois considérées comme des secteurs dits « de niche » se popularisent. En témoigne l’essor actuel des ventes d’art extrême-oriental, et plus particulièrement de celles d’objets et oeuvres d’art chinois, nippons et vietnamiens. En ce qui concerne la peinture vietnamienne moderne, plusieurs maisons de vente parisiennes ont fait le choix d’organiser des enchères spécialisées, dans le but d’attirer une clientèle ciblée.


L’École des Beaux Arts de Hanoï, point de départ d’une production singulière


Bien que la tradition picturale du Vietnam remonte à la fondation de l’Empire (III ème siècle-II ème siècle avant notre ère) et se généralisa au XV ème siècle, il ne reste aujourd’hui que très peu de productions et témoignages authentiques de ces oeuvres, qui se rapprochaient jusqu’alors plus du domaine de l’artisanat que de celui des beaux-arts. C’est véritablement au cours du XXème siècle, à l’époque où le pays est sous domination coloniale française, que le domaine de la peinture va se révéler et connaître un développement intensif et une production féconde, qui attire désormais amateurs et collectionneurs. La dénomination de « peinture vietnamienne moderne », que nous retrouvons aujourd’hui sur le marché de l’art, s’applique en réalité à tout un groupe d’artistes ayant fait leurs armes au sein de l’École des Beaux Arts de Hanoï, à partir de la création de celle-ci en 1925 et jusqu’à la seconde guerre mondiale.

LE QUOC LOC (1918-1987) Paysage de PHNOM PENH, 1943 Important paravent à huit feuilles en bois à décor polychrome finement laqué et en léger relief, vendu 940 000 euros© Yann Girault

En effet, alors que le Vietnam était depuis 1857 un territoire de l’Empire colonial français et faisait partie d’un ensemble de pays colonisés avec le Laos et le Cambodge renommés « Indochine Française », se développa l’Ecole des Beaux Art de Hanoï, ville qui est alors capitale administrative de l’Indochine. Également connue sous le nom d’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de l’Indochine (EBAI), elle fut fondée en 1925 et dirigée dans ses premières années par le peintre académique français Victor Tardieu (1870-1937) et le peintre vietnamien Nguyen Nam Son (1890-1973) sous la supervision du gouvernement colonial français. En s’inspirant du schéma de l’Ecole des Beaux Arts de Paris, cet établissement va permettre des échanges entre des artistes français titulaires du Prix de l’Indochine, qui vont se rendre sur place pour enseigner les techniques de la peinture occidentale aux étudiants vietnamiens. Ces élèves issus de l’école vont créer une peinture nouvelle, désormais qualifiée de « moderne », où se mêlent influences européennes et extra-orientales. Aux yeux d’un grand nombre d’historiens et de spécialistes, c’est à cette période du Vietnam, aux mains d’une France colonisatrice, et en cette ville de Hanoï, épicentre de la production, que se définit et se révèle véritablement l’identité de la peinture vietnamienne. La grande majorité des artistes vietnamiens modernes que nous retrouvons aujourd’hui en salle de vente furent diplômés de l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï, un titre qui semble être un gage de qualité, conférant un véritable pedigree aux oeuvres aux yeux des maisons de vente.


La peinture vietnamienne se caractérise par « son extrême diversité, non seulement celle de ses thèmes mais aussi, plus significatif, celle de ses qualités de support, de traitement du papier, de graphisme, de dessin et d’application des coloris » (Philippe Papin, « La diversité de l’imagerie vietnamienne et les figures de la vie ordinaire », Arts Asiatiques n°66, 2001, p. 81.) . En témoignent les oeuvres produites par ceux que l’on considère aujourd’hui comme les grands maîtres de la période, tels Le Pho (dates) ou Mai Thu (1906-1980), qui font tous deux partie de la première promotion d’élèves entrés à l’Ecole des Beaux-Arts de Hanoï. Leurs oeuvres figurent parmi les plus recherchées sur le marché actuel et leurs prix d’adjudication dépassent souvent de loin les estimations.



SIEN NGUYEN (1916-2014), Jeune fille alanguie Laque polychrome sur panneau de bois, Vendu 5,000 euros chez Maison RC

La multiplicité des supports au sein de la peinture vietnamienne moderne s’observe également dans les catalogues de vente où des oeuvres réalisées en laque ou sur soie, des techniques et savoir-faire venus de Chine et propres aux régions asiatiques qui furent remis au goût du jour dans les enseignements de l’Ecole des Beaux-Arts de Hanoï, se mêlent aux oeuvres réalisées à l’huile sur bois, panneau ou toile, des techniques de création rattachées aux traditions occidentales. Les oeuvres sur laque ont également gagner en popularité sur le marché, notamment celles des artistes pionniers tels que Le Quoc Loc (1918-1987), Le Van De (1906-1966) ou Pham Hau (1903-1995).




Dans le choix des sujets, la peinture moderne vietnamienne privilégie les scènes de la vie quotidienne, aussi bien domestique, avec par exemple la représentation de moments intimes entre des enfants et leurs mères ou de toilettes féminines, ou d’extérieur, les élèves de l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï étant encouragés à aller peindre sur le motif des représentations de scènes de campagne, telles que celles de personnes travaillant dans les champs ou les rizières. En incluant également la perspective linéaire dans les oeuvres, ainsi que l’imitation de la nature où la peinture d’après modèles vivants, la peinture moderne vietnamienne qui connaît un renouvellement marqué à cette période, est un savant mélange de styles asiatiques et occidentaux qui la rend unique et souvent reconnaissable au premier coup d’oeil.


Bien que le nombre d’artistes vietnamiens ayant fait leurs armes à l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï soit très important, chaque promotion comportant une dizaine d’élèves, des artistes se sont imposés plus que les autres sur le marché de l’art, tels que Le Pho, Mai Trung Thu, Vu Cao Dam. Trois artistes vietnamiens de l’Ecole des Beaux Art de Hanoï qui sont aujourd’hui les plus populaires sur le marché français et international.


Le peintre Le Pho (1907-2001), nom le plus évocateur dans le domaine, qui, en plus de s’inscrire dans la tradition de la peinture vietnamienne, est un artiste imminent de l’art asiatique du XXème siècle. Issu d’une famille aristocratique, il entre à l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï et devient un élève de Victor Tardieu. Il voyage en Europe, découvrant les oeuvres des maîtres anciens, puis se rend à Paris lors de l’exposition coloniale de 1931, où il s’installera définitivement. Ses oeuvres s’inscrivent parfaitement dans la mixité stylistique franco-vietnamienne de l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï, avec aussi bien la production sur soie de portraits féminins ou de natures mortes fleuries reprises de la tradition occidentale mais traités dans un style éminemment asiatique. De plus, Le Pho fut le premier artiste vietnamien à atteindre une adjudication dépassant le million de dollars lors d’une vente chez Sotheby’s en avril 2017, avec l’oeuvre Family Life 1937-1939, une scène entre une mère et son fils qui fut vendue pour 1,2 million de dollars chez Sotheby’s Hong Kong


VU CAO DAM (1908-2000), Idylle, 1956, Huile sur panneau, Vendu 34,000 euros chez Millon

Après avoir fait sa formation académique en dessin, peinture et sculpture à l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï, Vu Cao Dam (1908-2000) quitta le Vietnam pour rejoindre Paris grâce à une bourse de voyage du gouvernement français. En plus de présenter ses oeuvres au public français lors de l’exposition coloniale internationale de 1931, il en exposa au Salon des Indépendants et à celui des Tuileries et reçu ses premières commandes. Ami de Marc Chagall et de Morris Kestelman, il effectua tout le reste de sa carrière en France. Les oeuvres peintes de Vu Cao Dam occupent une place significative dans les ventes françaises actuelles.




Issu de la même promotion que Le Pho, Mai Trung Thu (1906-1980) que nous retrouvons également sur le marché sous l’abréviation Mai Thu, fut reconnu en tant que peintre, cinéaste, photographe et musicien amateur. Après s’être engagé volontairement dans l’armée française, il résidera lui aussi en France de 1936 jusqu’à la fin de sa vie. Ces représentations de scène de la vie rurale de son pays, souvent peuplées d’enfants, ainsi que ses représentations de femmes constituent ses oeuvres les plus caractéristiques. Les oeuvres de Mai Thu sont aujourd’hui très recherchées par les amateurs.


HENRI MEGE (1904-1984). Matin sur la rivière - 1952. Huile sur panneau, Vendu chez Cannes enchères

Un autre phénomène intéressant qu’il est important de souligner lorsque l’on évoque le marché de la peinture vietnamienne moderne est le fait que, dans les ventes aux enchères dites « d’art vietnamien » en France, sont presque systématiquement présentés des artistes de nationalité française qui ont également un lien avec l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï. Ainsi, les oeuvres de Alix Aymé (1894-1989), Henri Mège (1904-1984) ou Joseph Inguimberty (1891-1971) côtoient celles des artistes vietnamiens, ces artistes de formation académique ayant tous en commun le fait d’avoir enseigné à l’Ecole des Beaux Arts de Hanoï au cours de leur carrière. Grâce à la bourse du prix de l’Indochine, ils purent voyager en Asie du Sud Est et produire des oeuvres spécifiques, avec des sujets de la vie quotidienne aussi bien en intérieur qu’en extérieur, des portraits de personnes issues de minorités ethniques ou encore des paysages typiques de l’Indochine française, des thèmes pouvant parler à l’imaginaire exotique du public français.


 

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